En France, un procès hors norme se déroule actuellement autour de ce que les enquêteurs ont baptisé « l’affaire Athanor », du nom d’une loge maçonnique au cœur d’un dossier mêlant anciens agents du renseignement, acteurs de la sécurité privée et dérives criminelles. L’affaire — complexe et encore largement méconnue hors de France — a émergé à la suite d’enquêtes policières visant un réseau de francs-maçons soupçonnés d’avoir organisé ou facilité des violences ciblées, des projets d’agression et des assassinats pour le compte de clients privés. Au fil de l’instruction, les investigations ont mis au jour un groupe où se croisent des profils issus de la police, du renseignement et de l’intelligence économique, révélant les frontières poreuses entre anciennes fonctions régaliennes et activités privées sensibles. À ce jour, la police a recensé cent douze infractions dans ce dossier, dont vingt-six crimes.
Un ancien haut responsable des Renseignements généraux chargé des « sectes »
L’un des deux présumés « cerveaux » de l’affaire est un ancien cadre de la Direction centrale des Renseignements généraux (DCRG), le service français de renseignement intérieur qui exista jusqu’en 2008. Son nom : Daniel Beaulieu. Après avoir quitté les services de renseignement en 2009, il s’est lancé dans des activités privées. Au sein d’Athanor, une loge maçonnique affiliée à la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française (GLAMF), il a constitué, avec d’anciens policiers et agents du renseignement intérieur ou extérieur, un réseau clandestin soupçonné d’avoir mis en relation des intermédiaires issus du monde du renseignement et de la sécurité privée avec des clients souhaitant faire réaliser des opérations illégales, allant jusqu’aux violences ciblées et aux assassinats.
Dans les années 1990 et 2000, lorsqu’il travaillait au sein de la DCRG, Daniel Beaulieu était l’inspecteur divisionnaire chargé de la cellule de surveillance des « sectes », comme l’a révélé le journaliste Frédéric Ploquin dans son ouvrage Les Réseaux secrets de la police.
Cette cellule, connue en interne sous le nom de groupe « Cultes et sectes », dépendait de la Sous-direction de la recherche des Renseignements généraux. Celle-ci était alors dirigée par Bernard Squarcini, ancien directeur adjoint de la DCRG, récemment condamné à quatre ans de prison, dont deux ferme, pour des activités illicites — un jugement dont il a fait appel. La cellule était chargée de surveiller les branches françaises de mouvements tels que l’Église de Scientology, la Soka Gakkai, Sukyo Mahikari, les Témoins de Jéhovah, les groupes chrétiens évangéliques, les communautés bouddhistes, l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, Brahma Kumaris, les Adventistes et d’autres encore.
Les noms des officiers du renseignement sont rarement connus du grand public, mais deux figures liées à cette cellule ont été particulièrement identifiées. La première est Arnaud Palisson, un lieutenant écarté du service en 2002 après huit années d’activité, lorsqu’il fut révélé que son obsession personnelle pour la Scientology nuisait gravement à la qualité de son travail. La seconde est son supérieur, Daniel Beaulieu, aujourd’hui poursuivi pour les crimes graves liés à l’affaire Athanor.
Durant les années 1990 et le début des années 2000, cette cellule des Renseignements généraux fut à l’origine de pratiquement toutes les grandes offensives menées contre les minorités religieuses et spirituelles en France. Elle produisait des « notes blanches » — des notes confidentielles non signées, sans indication du service d’origine — qui circulaient dans l’ensemble de l’appareil d’État, jusque dans les ministères et à l’Élysée. Ces fameuses notes blanches ont servi à la fois de déclencheur et de catalyseur à la politique antisectes française.
Des méthodes de barbouzes
Mais cela ne s’arrêtait pas là. De nombreux témoignages et rapports suggèrent qu’à cette époque, les Renseignements généraux employaient des méthodes particulièrement contestables à l’égard des religions minoritaires. Des agents étaient envoyés auprès des employeurs ou des collègues de personnes identifiées comme appartenant à des mouvements qualifiés de « sectes », afin d’obtenir des informations personnelles ou de provoquer leur licenciement. Tous les « membres » de ces mouvements auraient été enregistrés dans le fichier automatisé des RG, avec leur adresse, leur profession, leurs opinions politiques et leurs convictions religieuses. Les services transmettaient également certains noms à des journalistes de grands médias afin que ces personnes soient publiquement exposées dans des enquêtes consacrées aux « sectes ». Ils travaillaient étroitement avec des associations antisectes financées par l’État français, comme l’UNADFI (Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu) et le CCMM (Centre contre les manipulations mentales). Et ils se livraient à bien d’autres pratiques douteuses dont les services de renseignement ont le secret.
Je pense que cette attitude vient de mon métier, dans lequel on avance souvent masqué. On ment, on manipule.
Daniel Beaulieu
Lors de l’audience du 8 avril 2026 devant la Cour d’assises de Paris, Daniel Beaulieu a longuement été interrogé sur sa personnalité. La présidente de la cour a relevé qu’il semblait présenter plusieurs visages et lui a demandé comment elle pouvait lui faire confiance. La réponse de Beaulieu fut saisissante : « Je pense que cette attitude vient de mon métier, dans lequel on avance souvent masqué. On ment, on manipule. » Voilà donc l’homme à qui l’on avait confié la mission d’informer l’État français sur les minorités religieuses présentes dans le pays.
En 2020, lorsque l’enquête débute et que les exécutants présumés d’un assassinat commandité — finalement empêché grâce à l’intervention de la police — sont arrêtés et entendus, le nom de Beaulieu apparaît pour la première fois. Il aurait alors été averti du « danger » par Max Torossian, ancien chef d’état-major de la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur). Torossian reconnaîtra par la suite que les deux hommes étaient « amis », tout en affirmant n’avoir servi que d’intermédiaire, sans connaître la nature exacte du danger évoqué. Lui-même ne travaille plus dans les services de renseignement. Après plusieurs années passées au sein du département investigations du cabinet d’intelligence économique Kroll, il dirige aujourd’hui Axiantis, une autre société spécialisée dans l’intelligence économique.
Une France manipulée
Aujourd’hui, le procès se poursuit — il doit durer jusqu’au 17 juillet — et Daniel Beaulieu ne se dévoile qu’à demi-mot, physiquement diminué après une grave blessure à la tête. Il se serait lui-même violemment frappé la tête contre le mur de sa cellule, même s’il affirme désormais ne plus se souvenir de rien. Il comparaît en fauteuil roulant.
Le 11 mai, l’ancien espion s’est exprimé à nouveau. Accusé d’avoir manipulé les exécutants de l’officine Athanor, il a répondu : « Oui, parce que la manipulation, c’est une forme de consentement. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les chercheurs : c’est la soumission librement consentie, la servitude confortable. » Lors de la perquisition à son domicile, les policiers ont découvert une importante collection d’ouvrages consacrés à la manipulation, à l’art du mensonge et aux techniques d’influence psychologique. Beaulieu apparaissait manifestement comme un spécialiste de ces questions.
Pour faire court : la Sous-direction de la recherche de la DCRG, dirigée par un homme aujourd’hui condamné en première instance à quatre ans de prison pour des activités délictueuses, abritait une cellule chargée de surveiller les minorités religieuses françaises ; cette cellule était elle-même dirigée par un homme dont toute la carrière reposait sur le mensonge et la manipulation, aujourd’hui poursuivi pour avoir mis en place un réseau de tueurs à gages au sein d’une loge maçonnique. Cherchez l’erreur.
C’est pourtant cet homme et son équipe qui, durant les années 1990 et 2000, ont inondé la sphère politique et médiatique de rapports alarmants sur les minorités religieuses en France. Certains diront qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Mais le profil est limpide : Beaulieu a toujours considéré son métier comme fondé sur le mensonge et la manipulation. Et c’est ainsi que la société française elle-même a pu être influencée, manipulée — à travers des « enquêtes » médiatiques sensationnalistes et des commissions parlementaires alarmistes, qui toutes se sont appuyées sur les « rapports » des services de renseignement. Le scandale pourrait finalement se révéler aussi considérable que celui de la cellule Athanor elle-même. L’avenir le dira.





























