
Le rabbin Rivon Krygier, né en 1957 à Bruxelles, est l’une des figures majeures du judaïsme massorti en France. Docteur en sciences des religions de la Sorbonne et premier rabbin francophone diplômé du Schechter Institute de Jérusalem, il a dirigé pendant plus de trois décennies la communauté Adath Shalom à Paris, contribuant à l’implantation et au développement du courant massorti dans le paysage juif français. Engagé de longue date dans le dialogue interreligieux, auteur de nombreux essais et conférences, il s’est imposé comme une voix reconnue sur les questions éthiques, théologiques et sociétales contemporaines. Nous avons eu la chance de pouvoir lui poser quelques questions, et sommes enchantés de pouvoir vous transmettre ses réponses pleines de sagesse et d’une spiritualité profonde.
Steve Eisenberg: Vous avez contribué à introduire et structurer le judaïsme massorti dans l’espace francophone, notamment à travers votre travail à la synagogue Adath Shalom et vos publications. Le Mouvement massorti se présente souvent comme une voie médiane entre tradition et modernité : concrètement, qu’est-ce qui fait aujourd’hui sa singularité théologique et pratique, et en quoi cette position « intermédiaire » est-elle une force — ou une fragilité — dans le paysage juif contemporain ?
Rivon Krygier: Je vais vous faire une confidence très talmudique : c’est à la foi une fragilité et une force. Une fragilité, parce que l’air du temps est à la polarisation : d’un côté, la déperdition communautaire dans la société moderne largement individualiste ; et de l’autre, la radicalisation communautaire, le repli sur soi et sur ses certitudes, dans la dénégation des autres. En pareille configuration, le centre tend à s’évider, apparaître comme vaporeux, indécis et mièvre. Et il l’est parfois et même souvent ! Mais c’est aussi une très grande force, car face aux visions binaires, rechercher la nuance est infiniment plus pertinent. En l’occurrence, vouloir concilier tradition et modernité est un défi exaltant et salutaire. Il s’agit de permettre au peuple juif de continuer à puiser dans son patrimoine culturel et spirituel dont la richesse est vertigineuse, tout en veillant à son actualisation et à son insertion dans la cité. Promouvoir plus d’équité et d’humanité, dès qu’opportunité est donnée, n’est pas une infidélité à la tradition, c’est au contraire la sublimer. En un mot, la tâche est de faire passerelle entre des mondes différents et même parfois opposés, mais qui ont chacun leur apport, et d’en assurer autant que possible le trait d’union. Je crois que cela a un sens également universel : il en va de notre équilibre mental à tous et de la coexistence des peuples.
S.E.: Dans vos récents discours, vous montrez que le judaïsme n’est pas épargné par les tentations de radicalité et de repli identitaire. Comment analysez-vous cette montée des discours absolutistes à l’intérieur même des traditions religieuses, et pensez-vous que la réponse doit venir d’une réforme interne des textes, ou d’un repositionnement plus large de la religion face à la modernité ?
R.K.: Pour comprendre ce qui arrive à notre monde, il faut tâcher de s’arracher à l’actualité immédiate et prendre de la hauteur en repérant les macro-phénomènes. Depuis la Renaissance, en passant par la Réforme (protestante), les Lumières et les temps modernes très scientistes et technologiques, les institutions religieuses occidentales n’ont eu de cesse de perdre de leur autorité. Les discours absolutistes de la théologie et de la philosophie ont été largement discrédités ou relativisés. Mais qu’a-t-on gagné au change ?
Les grandes idéologies athéistes ou simplement pragmatistes du 20e siècle qu’ont été le communisme, la croyance en le progrès constant des sciences, en la libéralité des marchés et en l’essor des technologies non seulement n’ont pas rempli le vide spirituel qu’elles ont laissé derrière elles, mais ont conduit aussi à des tyrannies qui ont produit des crimes de masse épouvantables. Elles ont perdu beaucoup de leur crédibilité. L’individualisme consumériste qui s’en est suivi a encore de beaux jours devant lui, mais pour beaucoup de gens, la perte de sens liée à l’absence de projet commun, de mythes fondateurs, se traduit en dépit, en perte de repères, de saveur. Je crois que bien des personnes sont en mal de transcendance, et désirent renouer avec une signification de l’existence qui s’inscrive dans la durée, dans un projet civilisationnel et intergénérationnel. Et ce sont les religions traditionnelles qui, avec le patrimoine de mémoire, d’idéaux et de valeurs qu’elles recèlent, apparaissent comme la référence incontournable, l’ADN oublié des civilisations.
Le « retour du religieux » ne doit donc pas nous étonner. L’inquiétude est qu’au lieu de tirer bénéfice des leçons de l’histoire qui soulignent le danger des abus d’autorité des clergés, de la manipulation par la niaiserie et l’incitation au fanatisme, les désœuvrés y replongent à pieds joints. On s’imagine que le « pur et dur » est la vraie religion avant qu’elle n’ait été frelatée par la sécularisation. L’illusion du « vrai » est ce qui fait tout son attrait. Cette pseudo-quête d’authenticité, parfaitement illusoire, mythique n’est pas un retour au divin mais une régression infantile à l’assistanat et aux contes de fées. Le remède n’est certainement pas la réforme des textes qui consisterai à remplacer un mythe par de nouvelles mystifications. Les textes ne doivent pas être altérés, « déboulonnés » – ils font partie de notre histoire – mais contextualisés. Il ne faut pas les gommer mais les situer dans l’histoire des mentalités et des connaissances humaines, sans quoi on ne tirerait plus aucune leçon de notre passé.
Il faut pouvoir discerner ce que sont les valeurs fondamentales qui fondent notre humanité (recherche de l’équité, de la dignité, de la convivialité) et, à partir d’elles, voire comment dans une société donnée, dans un système religieux donné, il est possible d’avancer, sans renier le passé mais au contraire s’en inspirer, en apprenant à faire le tri. Pour cela, il faut d’abord avoir compris (et suffisamment étudié pour savoir discerner) que les normes d’une religion ne sont pas absolues, qu’elles ont de facto évolué, et que c’est, en toute responsabilité, à l’aune des principes évoqués, que les responsables religieux doivent décider comment ils poursuivent la voie spirituelle, en mobilisant les forces vitales et en élaguant les idées infondées ou incongrues.
La « modernité » n’est pas en soi synonyme de progrès moral ou spirituel. Les jeunes esprits qui ne lisent plus, ne réfléchissent plus parce que l’informatique, le multimédia et l’intelligence artificielle font le boulot à leur place, sont très « modernes » en amollissant ainsi leur cerveau. Le progrès, ce sont certes de nouveaux outils performants mis à notre disposition. Mais si l’on ne les dompte pas, ils nous domptent. Nous perdrions notre âme, en plus de devenir manipulables à souhait, comme dans les pires dystopies.
S.E.: Comment percevez-vous les mutations contemporaines de l’antisémitisme en Europe : assiste-t-on selon vous à un phénomène nouveau, ou à une recomposition de formes anciennes sous des habits idéologiques différents ?
R.K.: La haine envers les juifs, et envers le judaïsme, date de l’Antiquité, avant même l’avènement du christianisme et de l’islam. Beaucoup de savants s’y sont penchés, sans parvenir à en écarter le mystère, lié à l’identité profonde du peuple d’Israël. Pour ma part, je dirais que les juifs ont un caractère « enzymatique » ! Ils sont souvent la levure qui fait monter la pâte. Il y a dans le fond de l’identité et de la culture juive une intranquillité, une agitation congénitale créatrice et entrepreneuse. Elles peuvent, du reste, s’exprimer sous toutes les formes, les meilleures comme les pires. « Les Juifs sont des hommes comme tout le monde, juste un peu plus » avait dit Mark Twain, avec beaucoup d’humour mais aussi d’acuité. L’antisémite s’empare de tel ou tel travers, ou le monte de toute pièce, souvent par jalousie et rancœur, en fait une essence, un escroquerie en bande organisée. On tombe alors dans un délire collectif, la désignation du bouc émissaire, comme le fit observer le philosophe René Girard.
Le grand paradoxe est que la judéophobie se caractérise souvent par un mélange d’aversion et d’admiration, confinant à de l’envie ou au désir d’usurper au peuple juif son identité ou de s’approprier son patrimoine, et même ses textes sacrés, pour ensuite prétendre que les juifs n’y comprennent rien. Le réquisitoire prend les formes les plus contradictoires : le reproche de se tenir à l’écart et d’infiltrer la société, de l’emprise capitaliste et de l’idéologie communiste, du particularisme et du cosmopolitisme, du colonialisme, de la prise du pouvoir et de l’agitation révolutionnaire, etc.
Et pour répondre à votre seconde question, personne d’honnête n’est dupe : l’antisionisme est bien un antisémitisme déguisé. Non quand l’on critique la politique menée par le gouvernement d’Israël, mais quand on récuse au peuple juif le droit même à l’hégémonie nationale sur sa terre ancestrale. On lui dénie le droit d’exister en tant que nation, ne lui laissant d’autre issue que d’être une minorité infâme et affaiblie, à la merci de cette haine polymorphe dont il a été l’objet à travers les âges. Derrière des critiques d’ordre géopolitique, se dissimule souvent – et souvent mal – une haine viscérale qui diabolise toute forme de judaïté.
S.E.: Le judaïsme massorti insiste sur une certaine retenue dans l’imbrication entre religion et politique, notamment concernant Israël. Dans un contexte où les identités religieuses sont de plus en plus mobilisées dans les conflits internationaux, comment éviter que la religion ne soit instrumentalisée à des fins géopolitiques sans pour autant la reléguer à la seule sphère privée ?
R.K.: Il faut tenter de clarifier le juste lien qui peut se tisser entre le religieux et le politique. Une des idées-force de la modernité est que les croyances et les normes religieuses appartiennent à la conscience seule et, de ce fait, ne peuvent en aucune façon être imposées par une instance autoritaire : État, clergé ou tout autre instance. En lieu et place de la coercition, la seule méthode légitime pour promouvoir les idées et idéaux religieux est la persuasion. Convaincre et non contraindre, cela ne signifie pas que ceux qui sont de sensibilité religieuse ne puissent s’organiser et défendre des valeurs qui leur sont chères dans le champ politique. Mais ils se doivent de respecter les libertés fondamentales, s’interdire de réprimer tout ce qui relève des choix privés qui ne portent pas préjudice à autrui.
Plus encore, en démocratie, on recherche le minimum commun nécessaire au vivre ensemble, en n’excluant que ce qui porte atteinte à la dignité de la personne, à la justice ou l’égalité des chances. Militer pour défendre cela – la dimension éthique –, tel est le seul combat politique religieux qui est digne d’être mené, hormis la défense de la liberté de conscience et de culte. Hélas, je ne crois pas que l’on puisse éviter que des groupes de pression instrumentalisent la religion à des fins politiques, ni d’ailleurs – et c’est davantage le problème – que les questions géopolitiques soient instrumentalisées à des fins religieuses : le triomphe eschatologique d’une religion sur toutes les autres. Tout démocrate, religieux en premier, se doit de les dénoncer, de les disqualifier, et d’arborer un autre visage de la spiritualité. La ligne rouge d’un État de droit est le viol des libertés fondamentales. Le prophète Ezéchiel parlait d’un « cœur nouveau » comme utopie de cette efflorescence de l’intériorité de l’esprit qui ne s’impose que par la valeur exemplaire qu’elle porte. Ou encore ce verset magnifique dans Zacharie (4,6) : « Ni par la force, ni par les armes, mais seulement par Mon esprit, dit l’Éternel, le Dieu des puissances. »
S.E: Dans un monde traversé par les crispations identitaires, que peut encore produire de concret le dialogue interreligieux : est-il un levier réel de transformation ou reste-t-il cantonné à un espace symbolique ?
R.K.: Pour qui l’a vécu, sincèrement, il n’y a aucun doute sur la réponse à donner. Il n’y a pas plus transformateur que la rencontre de visage à visage, l’écoute attentive et bienveillante de celui ou celle qui est autre que vous. Les préjugés tombent les uns après les autres. On sort de son égocentrisme, pour découvrir des facettes insoupçonnées. C’est vrai en particulier pour le dialogue interreligieux car, par définition, les religions ont cette singularité de porter l’identité profonde d’un groupe ou d’une civilisation, sa mémoire et ses aspirations. Le plus inattendu est que la vraie rencontre ne débouche pas, le plus souvent, comme on peut le craindre, sur une conversion de l’un par l’autre, ni sur un syncrétisme produisant une étrange hybridité, mais sur la fécondité inouïe de pouvoir dialoguer avec celui qui est à la fois semblable et différent de vous. Permettez-moi de conclure par un apologue* célèbre de la tradition juive qui résume, je crois, l’ensemble de mon propos. Hillel l’Ancien disait : « Si je n’agis pas pour moi, qui le fera ? Mais quand j’agis pour moi, que suis-je ? Et si je n’agis pas maintenant, quand alors le ferais-je ? »
* Apologue : Petit récit visant essentiellement à illustrer une leçon morale.





























