Le conflit entre Rome et la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) a franchi un nouveau seuil. Le 2 juillet 2026, le dicastère pour la Doctrine de la foi a publié un décret d’excommunication à la suite des consécrations épiscopales célébrées la veille à Écône, en Suisse, sans mandat pontifical. À strictement parler, le décret vise nommément six évêques liés à la Fraternité : Alfonso de Galarreta, Bernard Fellay, ainsi que les quatre nouveaux évêques Pascal Schreiber, Michael Goldade, Michel Poinsinet de Sivry et Marc Hanappier. La note explicative publiée le même jour élargit toutefois les conséquences canoniques : elle affirme que les ministres sacrés appartenant à la FSSPX sont en schisme et que les fidèles laïcs qui y adhèrent formellement doivent être considérés comme schismatiques et excommuniés.
La décision du Saint-Siège intervient après plusieurs avertissements. Dès le 13 mai, le cardinal Víctor Manuel Fernández, préfet du dicastère pour la Doctrine de la foi, avait rappelé que les ordinations épiscopales annoncées par la FSSPX ne disposaient pas du mandat pontifical requis et constitueraient un « acte schismatique ». Le 29 juin, le pape Léon XIV s’était directement adressé au supérieur général de la Fraternité, l’abbé Davide Pagliarani, lui demandant de renoncer à son projet au nom de l’unité de l’Église et du bien spirituel des fidèles.
La Fraternité Saint-Pie X a néanmoins confirmé avoir procédé, le 1er juillet, à la consécration de quatre évêques auxiliaires « sans juridiction », par Mgr Alfonso de Galarreta, assisté de Mgr Bernard Fellay. Dans un communiqué, elle a dit regretter que ces sacres aient dû être accomplis sans l’autorisation du pape, tout en les présentant comme nécessaires à la transmission de ce qu’elle appelle « l’héritage sacré de la Tradition ». Le 3 juillet, l’abbé Pagliarani a rejeté les sanctions romaines, les qualifiant d’« objectivement injustes et invalides », tout en affirmant ne pas vouloir se substituer à l’Église catholique.
Cet épisode renvoie directement à la crise de 1988. Cette année-là, Mgr Marcel Lefebvre avait consacré quatre évêques sans mandat pontifical, ce que Jean-Paul II avait qualifié d’acte schismatique entraînant l’excommunication. En 2009, Benoît XVI avait levé l’excommunication des quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre, dans l’espoir de favoriser un retour à la pleine communion. Le pape François avait ensuite accordé certaines facultés pastorales aux prêtres de la Fraternité, notamment pour les confessions, puis pour des mariages sous conditions. Ces ouvertures n’avaient toutefois pas réglé le désaccord doctrinal de fond.
Au cœur de ce désaccord figure le concile Vatican II, en particulier la déclaration Dignitatis humanae sur la liberté religieuse. Le texte conciliaire affirme que la personne humaine a droit à la liberté religieuse, entendue comme exemption de contrainte dans la société civile : nul ne doit être forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir selon elle, dans de justes limites, en privé comme en public. Le document précise aussi que les communautés religieuses ne doivent pas être empêchées de former leurs ministres, de construire des lieux de culte, de manifester publiquement leur foi ou d’enseigner, sous réserve de l’ordre public juste.
La FSSPX rejette explicitement cette doctrine conciliaire. Sur son site officiel, elle affirme que Dignitatis humanae « contredit explicitement l’enseignement de la Tradition antérieure », notamment parce que le texte reconnaît un droit civil à la liberté religieuse fondé sur la dignité de la personne. La Fraternité considère que ce droit revient à placer juridiquement la vraie religion et les religions qu’elle qualifie de « fausses » sur le même plan dans l’espace public. Elle estime aussi que l’État ne devrait pas rester neutre entre les religions, sauf pour préserver la paix civile.
Il serait toutefois imprécis de dire que la FSSPX appelle simplement à contraindre les non-catholiques à se convertir. Dans ses propres textes, elle admet qu’il serait inadmissible de menacer un incroyant pour obtenir sa conversion et reconnaît une forme de tolérance pratique, destinée à maintenir la paix temporelle. Mais cette tolérance n’est pas, pour elle, un droit positif égal reconnu à toutes les religions. Dans un article doctrinal, la FSSPX écrit que la société civile idéale est celle où l’État reconnaît la religion catholique, aide l’Église dans sa mission, et peut empêcher « l’introduction et la propagation des fausses religions ».
La crise actuelle ne porte donc pas seulement sur une désobéissance disciplinaire, mais sur deux conceptions opposées de l’autorité ecclésiale, de la Tradition et du rapport entre religion, État et conscience individuelle. Pour Rome, les sacres sans mandat pontifical manifestent un refus pratique de la primauté du pape et placent la Fraternité dans le schisme. Pour la FSSPX, ces sacres relèvent d’une mesure de nécessité destinée à préserver la Tradition. Le Saint-Siège affirme rester disposé à accueillir ceux qui souhaitent revenir à la pleine communion, mais la rupture du 2 juillet 2026 rend désormais ce retour plus difficile.





























