Le 2 juillet 1976, la Cour suprême des États-Unis rendait son arrêt Gregg v. Georgia. Quatre ans après avoir suspendu de fait les exécutions dans l’arrêt Furman v. Georgia, les juges validaient à nouveau la peine capitale, estimant que les nouveaux dispositifs adoptés par plusieurs États pouvaient encadrer suffisamment son application. Cinquante ans plus tard, l’anniversaire de cette décision est devenu, à Washington, un moment de mobilisation pour des responsables religieux, des familles de victimes et des militants abolitionnistes réunis devant la Cour suprême pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme un échec moral, judiciaire et spirituel.
La manifestation, organisée dans le cadre de l’action annuelle « Starvin’ for Justice », a rassemblé des opposants à la peine de mort devant l’institution même qui en avait rouvert la voie en 1976. Plusieurs participants observaient un jeûne, parfois sous une chaleur extrême, pour attirer l’attention des passants et rappeler que la peine capitale demeure une réalité aux États-Unis. Parmi eux figurait SueZann Bosler, dont le père, le révérend Bill Bosler, pasteur de l’Église des Frères en Floride, a été assassiné en 1986. Grièvement blessée lors de la même attaque, elle a ensuite milité pendant des années pour que la peine de mort prononcée contre l’homme qui avait tué son père soit commuée. Son témoignage occupe une place particulière dans ce type de mobilisation : il rappelle que l’opposition à la peine capitale ne vient pas seulement de militants éloignés du crime, mais aussi de proches de victimes refusant que la justice se confonde avec l’exécution.
La dimension religieuse de cette protestation est centrale. Art Laffin, membre de la communauté catholique Dorothy Day Catholic Worker et lui-même frère d’une victime de meurtre, a résumé cette position en une formule simple : Dieu commande de ne pas tuer. Pour lui, l’abolition n’est pas seulement une position politique, mais une conséquence directe de l’Évangile. D’autres responsables religieux présents ou cités par les organisateurs insistent sur la possibilité de la rédemption, sur la dignité humaine des condamnés, et sur les risques d’erreurs irréversibles dans un système pénal faillible. Le révérend Jack Sullivan Jr., pasteur des Disciples du Christ et frère d’une victime de meurtre, présente lui aussi l’anniversaire de Gregg comme un moment de conscience nationale pour ceux qui croient à « l’espérance », à « la vie » et à la « rédemption ».
Cette opposition religieuse n’est pas nouvelle. Aux États-Unis, des responsables chrétiens, juifs, bouddhistes, musulmans ou interreligieux ont régulièrement participé aux campagnes d’abolition dans plusieurs États. Selon Abraham Bonowitz, directeur exécutif de Death Penalty Action et cofondateur de L’chaim! Jews Against the Death Penalty, les responsables religieux ont joué un rôle important dans des campagnes ayant abouti à l’abolition ou à des commutations de peine dans des États comme le New Jersey, le Nouveau-Mexique, le Connecticut ou la Virginie. La mobilisation religieuse avait également accompagné les pressions exercées à la fin de la présidence de Joe Biden, lorsque 37 condamnations fédérales à mort avaient été commuées en peines de prison à vie.
Mais le paysage religieux américain reste profondément divisé. La religion nourrit aussi, dans certains milieux, un soutien à la peine capitale. Des procureurs ont parfois invoqué des passages bibliques dans des dossiers criminels, tandis que les sondages montrent que de nombreux Américains affiliés à une religion, notamment parmi certains groupes protestants, restent favorables à l’exécution des personnes condamnées pour meurtre. Une enquête du Pew Research Center publiée en 2021 indiquait qu’une majorité d’adultes américains soutenaient encore la peine de mort dans ce type d’affaires, malgré des inquiétudes importantes sur son application.
C’est précisément cette ambivalence qui rend le débat religieux américain si particulier. Les abolitionnistes religieux ne contestent pas seulement une politique pénale ; ils disputent aussi l’interprétation morale et biblique d’une pratique que d’autres croyants défendent au nom de la justice rétributive. Dans le judaïsme, Abraham Bonowitz rappelle que l’existence de la peine capitale dans les textes doit être lue à travers une longue tradition rabbinique extrêmement restrictive. Dans le catholicisme, l’évolution doctrinale a été plus nette encore : en 2018, sous le pape François, le Catéchisme de l’Église catholique a été modifié pour affirmer que la peine de mort est « inadmissible » car elle porte atteinte à l’inviolabilité et à la dignité de la personne, et que l’Église travaille à son abolition dans le monde entier.
Le contexte actuel donne à cette mobilisation un relief particulier. Selon le Death Penalty Information Center, les exécutions sont passées de 25 en 2024 à 47 en 2025, une hausse largement liée à la Floride, qui a représenté à elle seule 19 exécutions cette année-là. L’organisation relève également que la peine de mort demeure légalement prévue dans 27 États, même si certains ont instauré des moratoires. Depuis 1976, plus de 1 600 personnes ont été exécutées aux États-Unis, tandis que plus de 200 condamnés à mort ont été innocentés depuis 1973, un chiffre souvent cité par les abolitionnistes pour rappeler le caractère irréversible de cette sanction.
Les critiques portent aussi sur les inégalités raciales et territoriales. Les exécutions se concentrent historiquement dans le Sud des États-Unis, et plusieurs organisations de défense des droits civiques soulignent depuis longtemps la surreprésentation des accusés noirs dans les condamnations à mort, surtout lorsque les victimes sont blanches. Pour les militants religieux réunis à Washington, cette dimension ne relève pas seulement de la sociologie judiciaire. Elle pose une question théologique et morale : un État peut-il exercer un pouvoir de vie et de mort lorsque son système pénal reste marqué par l’erreur, les inégalités et les héritages raciaux ?
À quelques jours des célébrations du 250e anniversaire des États-Unis, les opposants religieux à la peine capitale veulent donc inscrire leur message dans une réflexion plus large sur l’identité morale du pays. Leur argument n’est pas d’abord technique. Il ne consiste pas seulement à dire que la peine de mort est mal administrée, trop coûteuse ou juridiquement contestable. Il affirme que l’État, pour être juste, doit renoncer à reproduire l’acte qu’il condamne. Cinquante ans après Gregg v. Georgia, cette voix religieuse ne domine pas encore le débat américain. Mais elle rappelle que, dans un pays où la foi continue de structurer une partie importante de la vie publique, la peine de mort demeure aussi une question spirituelle.





























