L’humoriste turc Deniz Göktaş a été placé en détention provisoire le 3 juillet par un tribunal d’Istanbul. Le comédien de 32 ans est poursuivi pour avoir « publiquement dénigré les valeurs religieuses adoptées par une partie de la population » et insulté le président Recep Tayyip Erdoğan. Les accusations portent sur plusieurs passages de son spectacle Ölü Deniz — « Mer morte » — mis gratuitement en ligne sur YouTube le 24 juin. Visionnée près de 9,5 millions de fois en dix jours, la représentation était rapidement devenue un phénomène national.
Deniz Göktaş a été interpellé le 2 juillet au contrôle des passeports de l’aéroport d’Istanbul, alors qu’il revenait d’un voyage prévu de longue date. Il savait qu’une enquête avait été ouverte et avait publiquement annoncé son retour en Turquie. Après une nuit dans les locaux de la police, il a été présenté au parquet, puis incarcéré dans l’attente de son procès. Cette décision a suscité des manifestations devant le palais de justice de Çağlayan, où artistes, organisations professionnelles et partis d’opposition ont réclamé sa libération.
Le passage religieux qui a provoqué les premières plaintes porte sur le statut du Coran comme dernière révélation dans l’islam. Göktaş y construit une plaisanterie autour de l’idée qu’un texte présenté comme définitif ne pourrait plus être complété si une nouvelle idée apparaissait. Il évoque également les traductions et les interprétations du livre. Dans sa déposition, l’humoriste a expliqué qu’il ne cherchait pas à offenser les musulmans. Il a souligné que le spectacle avait été joué pendant environ trois ans devant plus de 100 000 personnes sans que cette séquence donne auparavant lieu à des plaintes.
L’enquête aurait cependant été ouverte après le dépôt de 185 plaintes. Avant même l’intervention du parquet, des extraits du spectacle avaient été rendus inaccessibles sur le réseau X en Turquie. Le blocage, ordonné au nom de la sécurité nationale et de l’ordre public, concernait notamment les passages politiques consacrés à Recep Tayyip Erdoğan. Göktaş qualifie le chef de l’État de « dictateur » dans une formule satirique dont il a expliqué qu’elle relevait, selon lui, de la description politique et non de l’injure personnelle.
Le même jour que son placement en détention, la Direction turque des affaires religieuses, la Diyanet, a fait lire dans les mosquées du pays un sermon consacré aux cours coraniques d’été. Sans citer le comédien, le texte dénonçait l’utilisation incontrôlée des plateformes numériques et le fait que les valeurs sacrées soient parfois tournées en dérision « sous couvert d’humour ». La proximité entre cette prise de position de l’administration religieuse et la procédure visant Göktaş a été largement interprétée dans les médias turcs comme une allusion directe à l’affaire.
La poursuite repose notamment sur l’article 216, paragraphe 3, du Code pénal turc. Celui-ci prévoit de six mois à un an d’emprisonnement pour quiconque dénigre publiquement les valeurs religieuses d’une partie de la population, à condition que l’acte soit susceptible de troubler la paix publique. Cette dernière condition est essentielle : la loi ne devrait pas, en principe, permettre de punir une expression au seul motif qu’elle choque ou blesse certains croyants. La Commission de Venise du Conseil de l’Europe a estimé que cette disposition devait être réservée aux cas extrêmes, lorsque des propos perturbent gravement l’ordre public et appellent à la violence. Elle a également rappelé qu’il n’était ni nécessaire ni souhaitable de créer un simple délit d’offense aux sentiments religieux.
L’autre accusation, fondée sur l’article 299 du Code pénal, expose Göktaş à une peine pouvant atteindre quatre ans de prison pour insulte au président. La Cour européenne des droits de l’homme a pourtant jugé en 2021, dans l’affaire Vedat Şorli contre Turquie, qu’accorder au chef de l’État une protection pénale supérieure à celle des autres citoyens était incompatible avec la liberté d’expression. La Cour avait également souligné que la garde à vue, la détention provisoire et les poursuites pénales produisaient en elles-mêmes un effet dissuasif sur le débat public.





























