Par Massimo Introvigne

(Article original en anglais) Il m’arrive de rencontrer des responsables religieux respectés qui me disent que je m’inquiète excessivement des campagnes accusant les « sectes » de pratiquer le « lavage de cerveau », le « contrôle coercitif » ou la « traite des êtres humains ». Après tout, avancent-ils, ces campagnes ne concernent que des organisations religieuses marginales. Les religions établies seraient différentes et, implicitement, à l’abri. Certains responsables religieux croient même pouvoir se protéger en s’alliant à l’establishment antisectes, comme l’ont fait en France des instances officielles catholiques et évangéliques.
Cet argument est aujourd’hui intenable. En Australie, une commission d’enquête de l’État de Victoria propose de légiférer contre le « contrôle coercitif » qui serait pratiqué par des groupes religieux, en visant explicitement les Églises chrétiennes, particulièrement celles qui défendent des positions politiques conservatrices. La Nouvelle-Galles du Sud vient, ce mois-ci, de mettre en place une commission d’enquête qui cible spécialement un groupe baptiste conservateur et ses écoles, également accusés de « contrôle coercitif ». En Argentine, les procureurs étendent la définition locale, particulièrement large, de la « traite » afin d’y inclure le travail bénévole fondé sur la foi, et poursuivent l’Opus Dei ainsi que REMAR, une importante organisation caritative évangélique internationale. Aux États-Unis, des affaires de traite sont en cours contre des Églises pentecôtistes, et même les Sœurs catholiques de Maryknoll ont été visées par une action civile pour traite intentée par une ancienne novice.
Les deux dirigeantes de OneTaste, une organisation qui promeut la spiritualité féminine et la conscience sexuelle, ont fait l’objet de la toute première condamnation prononcée aux États-Unis contre les responsables d’une organisation de méditation et d’enseignement spirituel pour complot en vue d’imposer du travail forcé — sans aucune allégation de contrainte physique et uniquement sur la base du « contrôle coercitif ». Si les racines de OneTaste se trouvent davantage dans les spiritualités orientales que dans le christianisme, ces condamnations en première instance constituent également un précédent dangereux pour les Églises chrétiennes.
En réalité, l’argument selon lequel les religions établies ne seraient pas visées par les militants antisectes — particulièrement si elles les soutiennent dans leurs croisades contre les « sectes » — n’a jamais été valable. Bien que nous ayons été en désaccord sur presque tout, j’entretenais des relations respectueuses avec Johannes Aagaard, militant luthérien danois contre les sectes aujourd’hui décédé, et j’ai été plusieurs fois invité chez lui à Aarhus. Dès 1991, il mettait en garde contre les parents de jeunes membres de nouveaux mouvements religieux qui utilisaient l’argument du « lavage de cerveau » contre les « sectes », car il avait compris que cet argument pouvait tout aussi facilement être utilisé contre les Églises chrétiennes.
En définitive, écrivait-il, ces « parents opposés aux sectes sont aussi des parents opposés au christianisme » (« A Christian Encounter with New Religious Movements and New Age », Update & Dialog, I(1), p. 19-23).
Aagaard était un initié du mouvement antisectes européen et connaissait Roger Ikor, l’un des fondateurs de l’antisectarisme français. Ikor avait écrit : « Il n’y a pas entre une secte et une religion de différence de nature, ou plutôt de principe ; il n’y a qu’une différence de degré et de dimensions… Si nous nous écoutions, nous mettrions un terme à toutes ces billevesées, celles des sectes, mais aussi celles des grandes religions. » Ikor citait également « Mahomet, le Christ et Moïse » parmi les prédécesseurs des actuels chefs de « sectes » (« Les sectes et la liberté », Les Cahiers rationalistes, no 364 [1980], p. 73-94).

J’ai entendu l’objection selon laquelle Ikor ne représentait pas l’ensemble du mouvement antisectes européen. Il est certain que l’antisectarisme des débuts comptait aussi des acteurs religieux qui souhaitaient éliminer leurs concurrents et les « hérétiques ». Cependant, les masques tombent de plus en plus, et les voix de ceux qui, comme Ikor, commencent par les « sectes » afin de créer des précédents juridiques permettant d’attaquer les religions établies dominent de plus en plus le débat.
Un livre récemment publié par Be Scofield illustre cette tendance. Scofield était autrefois considérée comme une militante antisectes marginale. D’autres auteurs et moi-même avons expliqué ailleurs en quoi son recours à des messages provenant d’anges et d’extraterrestres la rend quelque peu singulière dans le paysage antisectes. Elle est néanmoins prise au sérieux et applaudie par des personnalités importantes de l’antisectarisme, comme Janja Lalich, ainsi que par des membres du conseil d’administration de la FECRIS, une organisation antisectes. Sa campagne diffamatoire contre la Religion ahmadie de la paix et de la lumière, ou AROPL, a été prise au sérieux par des médias respectables et peut-être même par la police britannique.
Elle vient de publier The Savior Complex (s.l. : Serapis Books, 2026), un ouvrage qui entend révéler « les fondements sectaires du mouvement de Jésus » (p. 219 ; sauf indication contraire, les numéros de page renvoient à The Savior Complex). Son argument est simple : « Le christianisme est bien davantage qu’une religion. C’est un système de contrôle complet, à tous les niveaux » (p. 318). Jésus était un « chef de secte » comparable à Charles Manson (p. 213). Se présentant comme une « journaliste de premier plan spécialisée dans les sectes » sur la quatrième de couverture, Scofield affirme être particulièrement qualifiée pour démontrer que le christianisme est une « secte », en utilisant les modèles antisectes habituels.
La première partie du livre, inutilement longue, rassemble dans un patchwork désespérément désorganisé diverses critiques de Jésus et du christianisme, allant des apologistes romains « païens » antichrétiens aux Lumières, au marxisme et au-delà. Aucun éditeur sérieux n’aurait publié un livre construit de cette manière et, de fait, aucun ne l’a fait. Je n’ai pu trouver aucun autre livre publié par l’insaisissable « Serapis Books », ni aucune information juridique ou commerciale sur cette société. Selon toute vraisemblance, « Serapis Books » et Be Scofield ne font qu’un.
Certaines de ses observations ne sont pas fausses, mais elles ne sont pas nouvelles. À partir de sources universitaires comme populaires, elle établit des parallèles entre le christianisme et le judaïsme préchrétien, d’une part, et des mythes égyptiens, grecs, assyriens, zoroastriens, romains et même bouddhistes, d’autre part. Tout étudiant de premier cycle en sciences des religions connaît ces rapprochements, mais peu commettraient, comme Scofield, l’erreur de prendre des parallèles pour une preuve de dérivation ou de plagiat.
Les chrétiens reconnaissent depuis longtemps l’existence de ces parallèles, et cela dès les premiers siècles. Ils y ont vu la preuve que les semina Verbi, les « semences du Verbe », avaient été répandues par la Providence divine dans de nombreuses cultures et religions. Scofield aurait pu lire, par exemple, l’extraordinaire œuvre de Cyrill von Korvin-Krasinski, moine bénédictin de l’abbaye de Maria Laach, dont la connaissance du Tibet était remarquable. Il a consacré une œuvre volumineuse à l’étude des parallèles entre les classiques du bouddhisme tibétain et le christianisme, ainsi qu’à la signification de ces parallèles pour la théologie chrétienne. Il aurait trouvé ridicule que quelqu’un les utilise pour accuser le christianisme d’avoir plagié le bouddhisme tibétain — ou inversement, puisque certains classiques tibétains ont été écrits après les Évangiles.
Scofield affirme que les chrétiens ont utilisé ces sources disparates pour bâtir une « secte apocalyptique » (p. 50) capable de concurrencer les autres religions de leur époque. Ils auraient été des « showrunners… transformant un prophète marginal en héros cosmique adapté au marché romain » (p. 61). Pour atteindre cet objectif, ils ne se seraient pas contentés de remettre au goût du jour d’anciens mythes. Ils auraient, tout comme Jésus avant eux, utilisé des techniques sophistiquées de « contrôle coercitif » et de « traite ». « En tant que journaliste spécialisée dans les sectes, je constate souvent cette dynamique », écrit Scofield (p. 65).

Certaines des critiques adressées par Scofield à Jésus et au christianisme font écho aux premières sources juives antichrétiennes. Cependant, pour Scofield, le premier coupable est le Dieu des juifs, ou plutôt les dirigeants juifs qui l’auraient inventé. « Il est l’homme exceptionnel. Vous êtes les figurants. Par conséquent, vous respectez vos marques et vous obéissez » (p. 85). Le judaïsme ancien était lui aussi une « secte ». « Pour les Israélites, servir Dieu signifiait vivre dans un état d’anxiété permanent concernant la propreté et la présentation de soi. Cela signifiait se surveiller constamment à la recherche d’“impuretés”. Les sectes modernes utilisent la même tactique. Elles imposent des règles alimentaires rigides, des codes vestimentaires ou des rituels de nettoyage. NXIVM imposait des restrictions caloriques. La Sea Org de Scientology exige des inspections d’uniformes de niveau militaire. Pourquoi ? Parce qu’un adepte obsédé par les détails du rituel est un adepte qui ne regarde pas vers la sortie » (p. 147).
Contrairement à d’autres contextes préchrétiens, dans lesquels une personne pouvait simultanément vénérer plusieurs dieux provenant de traditions différentes, dans le judaïsme, « l’adepte n’est pas autorisé à avoir “d’autres dieux”… C’est du contrôle coercitif » (p. 149-150).
Jésus se serait appuyé sur cette tradition « sectaire » et de « contrôle coercitif » propre au judaïsme, qu’il aurait ensuite « relookée » (p. 155). Pour atteindre cet objectif, « Jésus a employé une tactique sectaire connue : l’isolement par rapport à la famille biologique » (p. 188), au moyen d’un « contrôle social et émotionnel » (p. 189).
Selon Scofield, le fait que Jésus voyageait constamment faisait partie d’une stratégie « conçue pour transformer douze pêcheurs en une unité de type sectaire » (p. 193). « Jésus s’est servi de sa tournée itinérante pour remodeler l’identité de ses disciples. Ceux-ci étaient privés de sommeil, endoctrinés par le message et épuisés par des déplacements incessants » (p. 192). En tant que chef de « secte », Jésus aurait utilisé les stratégies habituelles des « sectes » : « programmation… contrôle de l’information… augmentation du coût de la sortie » (p. 197).
Il se serait également rendu coupable de « traite » parce qu’il utilisait largement « le travail non rémunéré — et invisible — des femmes » (p. 194), ainsi que celui des hommes. Scofield nie que la communauté réunie autour de Jésus ou les premiers chrétiens aient véritablement aidé les pauvres. « L’argent affluait de la part des riches, mais il ne repartait pas vers les pauvres. Il restait à l’intérieur du cercle » (p. 206).
Les militants antisectes interprètent tout enseignement donné par un chef de « secte », aussi noble ou bienveillant puisse-t-il paraître à première vue, comme un élément du « contrôle coercitif » qui serait caractéristique des « sectes ». Scofield applique ce modèle à Jésus.
La non-violence, le fait de « tendre l’autre joue » et de donner ses biens aux pauvres ? Ces enseignements « servaient son effort plus large d’endoctrinement sectaire de ses disciples. Un adepte qui ne résiste pas, ne répond pas et a été entraîné à abandonner ses biens sur ordre est plus facile à déplacer, à épuiser et à maintenir dans la dépendance » (p. 212).
Prêcher l’amour ? Les belles paroles de Jésus ne pourraient tromper que de naïfs « apologistes des sectes ». « Les apologistes diront : “Mais Jésus parlait d’amour !” Bien sûr. Mais il s’agit d’une forme particulière d’amour. Elle ressemble à la “protection” offerte par un parrain de la mafia… D’un point de vue fonctionnel, cela s’apparente à un racket de protection divin. Dans la psychologie des sectes, c’est le mélange classique : bombardement d’amour à l’intérieur, endoctrinement par la peur à l’extérieur » (p. 258).
Faire l’éloge de la pauvreté et accueillir les pauvres ? « Les chefs de secte utilisent souvent cette stratégie. C’est l’instrumentalisation ultime du ressentiment, qui peut facilement être confondue avec un véritable changement social. En présentant la pauvreté comme une forme de piété et la richesse comme une forme de perversité, un dirigeant peut transformer la souffrance de ses adeptes en symbole de statut. Charles Manson l’a fait » (p. 213). Scofield nous apprend également que, « du point de vue de l’analyse des sectes, les exclus et les pauvres sont les personnes les plus faciles à recruter » (p. 214).
Non sans contradiction, elle affirme en même temps que « les dirigeants de mouvements à fortes exigences recrutent souvent délibérément des personnes disposant de relations, de ressources ou d’un pouvoir politique. Jim Jones maîtrisait cette technique. Keith Raniere l’a utilisée auprès d’adeptes extrêmement riches. Jésus a peut-être fait de même. Il a recruté Matthieu, un collecteur d’impôts », ainsi que d’autres dirigeants juifs importants (p. 214).
En somme, tous les enseignements de Jésus peuvent être examinés « à travers le prisme du contrôle coercitif » (p. 226), ce qui conduit à conclure qu’il manifestait « le comportement classique d’un dirigeant exerçant un contrôle intense » (p. 250).

Les responsables chrétiens qui ont suivi Jésus étaient eux aussi des « chefs de secte ». L’apôtre Paul ? Il « a mis en œuvre des éléments qui correspondraient au modèle BITE du contrôle sectaire élaboré par le Dr Steven Hassan — contrôle du comportement, de l’information, de la pensée et des émotions » (p. 287). Les Pères de l’Église qui ont défini le canon des Évangiles ? « Lorsque nous examinons la formation de la Bible à travers le prisme des groupes exerçant un contrôle intense, sa fonction devient claire. Le contrôle de l’information constitue l’un des piliers du modèle BITE du Dr Steve [sic] Hassan. Pour contrôler un groupe, il faut sélectionner et organiser sa réalité » (p. 339). S’il fallait une confirmation que le modèle BITE de Hassan, issu d’une psychologie populaire pseudo-scientifique, peut être appliqué à toutes les religions, la voici.
Scofield rejette l’objection selon laquelle le christianisme a été persécuté, ce qui prouverait que son message était nouveau et ne correspondait pas aux structures oppressives de l’Empire romain. Selon elle, les chrétiens auraient créé ce que l’on appelle les persécutions, lesquelles devraient plutôt être comprises comme du « marketing du conflit » (p. 263). « Le mouvement avait besoin d’une menace extérieure. Dans l’univers de l’analyse des sectes, il s’agit d’une composante essentielle du contrôle du milieu » (p. 260). Lorsque des membres de « sectes » sont persécutés, ce sont donc eux qui devraient être tenus pour responsables de la persécution.
Scofield estime que l’idéologie antisectes lui a permis de construire l’arme ultime contre Jésus et le christianisme. « Pour des millions de personnes aujourd’hui, la foi n’est qu’un mot-code servant à gérer l’angoisse que Jésus a implantée » (p. 259). La bonne nouvelle est que Be Scofield est désormais là pour supprimer cette angoisse.
D’une certaine manière, nous devrions être reconnaissants envers Be Scofield, tout comme nous devrions l’être envers son pendant universitaire, Stephen Kent, pour son livre de 2025, Psychobiographies and Godly Visions, dont le sous-titre évoque les « esprits souffrant de troubles » qui seraient aux « origines de la religiosité » (Cham : Palgrave Macmillan). Il y soutient que, comme les chefs de « sectes » modernes tels que L. Ron Hubbard ou le révérend Moon, des personnages comme le prophète biblique Ézéchiel, l’apôtre Paul et Mahomet étaient soit schizophrènes, soit épileptiques. « Bon nombre de religions », y compris les plus importantes, « ont été fondées par des esprits souffrant de troubles mentaux », conclut-il (Psychobiographies, p. 258).
Les chrétiens, les juifs et tous les autres n’ont désormais plus d’excuse pour se tromper. La prochaine fois que Be Scofield, Stephen Kent, Steven Hassan ou Janja Lalich vous expliquera que les « sectes » se livrent au « contrôle coercitif » et à la « traite », comprenez qu’ils ne sont pas là uniquement pour détruire l’AROPL, Scientology, OneTaste ou l’Église de l’Unification. Leur objectif ultime est de détruire la religion, à l’exception peut-être de certaines formes modérées, libérales et diluées. Même Jésus ne trouve aucune grâce à leurs yeux.
Massimo Introvigne, né le 14 juin 1955 à Rome, est un sociologue italien des religions. Il est le fondateur et le directeur général du Centre d’études sur les nouvelles religions, le CESNUR, un réseau international de chercheurs étudiant les nouveaux mouvements religieux. Introvigne est l’auteur de quelque 70 ouvrages et de plus de 100 articles dans le domaine de la sociologie des religions. Il a été le principal auteur de l’Enciclopedia delle religioni in Italia (Encyclopédie des religions en Italie). Il est membre du comité éditorial de l’Interdisciplinary Journal of Research on Religion et du conseil exécutif de Nova Religio, publié par l’University of California Press. Du 5 janvier au 31 décembre 2011, il a exercé les fonctions de « Représentant pour la lutte contre le racisme, la xénophobie et la discrimination, avec une attention particulière portée à la discrimination visant les chrétiens et les membres d’autres religions » auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, l’OSCE. De 2012 à 2015, il a présidé l’Observatoire de la liberté religieuse, institué par le ministère italien des Affaires étrangères afin de surveiller les problèmes relatifs à la liberté religieuse dans le monde.





























